samedi 28 novembre 2015

Relève du courrier



Releve du courrier 




Bon. On ne tricote toujours plus. On réfléchit.

On prévient, c'est long.

On est un petit peu embêtés.


La présidente d'un parti d'extrême-doite nous a écrit. Pas que à nous, mais à tous les artistes du Nord. Pas personnellement, mais dans un article du Monde.

Vu qu'on a un numéro d'immatriculation d'artiste et qu'on habite le Nord, forcément on se sent concernés.

Bon qu'est-ce qu'elle dit?

Qu'elle nous aime. Qu'on ne doit pas avoir peur. Qu'on sera respecté, accompagné, aidé. Qu'on aura des locaux très fantastiques avec plein d'autres artistes très fantastiques. Qu'on aura un agent officiel et gratuit. Qu'on aura notre photo dans des trop beaux catalogues, des attachés de presse  Qu'on fera des expositions partout, dans des lieux de prestige. Même au Grand Palais à Paris. Pour le Moma, c'est pas précisé dans la lettre, mais on a bon espoir, ça devrait être possible aussi. On suppose en tout cas.

C'est beau.

Pratiquement inconditionnel tout cet amour.


Juste à pas trop trop fréquenter les FRAC (Fonds Régionaux d'Art Contemporain).

A faire terroir et patrimoine. Si possible régional le patrimoine.

Et puis à pas trop trop parler des migrants, il précise le responsable culture de la dame qui nous a écrit.



Chacun vote bien comme il veut. Donc peut-être que ce grand maelstrom d'amour, dans quinze jours, on y sera.

Sauf qu'il y a un truc qui nous embête un peu.

On va pas tout reraconter, mais quand on a fait la Wool War, on marchait sur une corde raide. Raconter la guerre, cet immense gâchis universel ,résultat désastreux de haines et rancoeurs distillées au goutte à goutte dans les têtes, jusqu'à ce que la seule issue possible soit la guerre.

On est pas devenus historiens en travaillant sur cette guerre, mais on a compris quelques trucs. Enfin un surtout. Que les guerres, toutes les guerres, sont le résultat des erreurs des générations précédentes.

If any question why we died, tell them because our fathers lied. Il a écrit ça Kipling.

Si on vous demande pourquoi nous sommes morts, dîtes-leur parce que nos pères ont menti.

On a juste compris ça.

Que nos erreurs, on ne les paie pas cash. On les transmet aux générations suivantes. Un genre d'héritage maudit que les gens se passent  de père en fils, jusqu'à ce qu'il devienne explosif, incontrôlable. Et bim, la guerre. Pas toujours la même guerre, mais la guerre.

La haine de l'autre, la peur de l'autre, la désignation de l'autre comme celui qui serait la menace, le péril, le danger, c'est toujours le creuset de cet héritage maudit. L'Austro Boche, le Boche, le Juif, l'Arabe, le migrant, le trop noir, le pas assez blanc, le pas trop trop français, le pas assez conforme aux moeurs admises, le pas du même avis, ... Une fois qu'on a semé les graines, il n'y a plus qu'à laisser pousser. C'est facile la haine. Ca finit toujours par exploser, il n'y a plus qu'à attendre.

Ce qui nous pose souci, c'est ça.

La responsabilité face aux générations à venir.

Avec le tricot, ce truc populaire, terroir, patrimoine, avec la guerre 14, l'Histoire, on est pile dans le coeur de cible. On devrait pouvoir avoir notre tête dans des beaux catalogues, avoir un attaché de presse, un atelier somptueux dans un village d'artistes fabuleux, aller au Grand Palais, au Moma, au Louvre, à Versailles, des justaucorps à paillettes pour fouler les tapis rouges  ...

Sauf que non merci.

Si on accepte une petite pièce ou des valises de billets pour que son travail puisse se promener un peu partout, à la condition qu'un logo soit apposé sur les affiches, si on accepte qu'on utilise ces milliers d'heures de travail pour faire valoir l'action d'une instance administrative, quelque part, on avalise le reste.

 En l'occurrence que l'art contemporain se débrouille tout seul. Qu'il y ait un art estampillé acceptable.

En l'occurrence qu'on ne parle pas aujourd'hui des migrants, et demain d'autres, parce qu'ils seraient un péril. Comme les Austro Boches.


Au Délit, on a pas trop envie de passer cette patate chaude explosive à nos enfants, petits enfants, arrière petits enfants. On a même pas envie d'y poser un doigt.

Jusqu'à aujourd'hui, on a pu montrer notre travail avec l'aide de gens très chouettes avec qui rien ne nous gênait. Avec qui le message n'était pas instrumentalisé, dévoyé.

Si les choses devaient changer dans 15 jours, on sera sans doute obligé de renoncer à des choses possibles et sacrément enthousiasmantes. Mais c'est pas grave;

Parce que si chacun vote bien comme il veut nous, notre travail on en fait bien ce qu'on veut, et rien du tout si on a envie.


La gauche, la droite, rien ne nous embête. Ca nous fait rager parfois, mais c'est le jeu démocratique. Des fois on gagne, des fois on perd.

L'extrême-droite, il n'y a pas moyen. Les gens, vous faîtes comme vous voulez, on a pas à vous dicter votre vote mais nous aussi, on fait comme on veut.

On se passera des catalogues, des ateliers, des attachés de presse, des lieux de prestige, des justaucorps à paillettes.

Tant qu'on peut se regarder dans la glace, ça nous va.

Donc merci madame pour votre gentille lettre, mais non merci, sans façon.













samedi 21 novembre 2015

On a pas parlé de liberté, égalité fraternité et on a parlé que de ça








Bon.

Laissez tomber, les gens, il y a des choses que la laine ne peut pas transfigurer. Pas moyen. Et pour les mots, les plus belles choses, les plus fortes, les plus terribles ont été dites. On ne rajoutera rien.

Dans tout ce bazar, il y a eu une espèce de percée, minuscule, insgnifiante.

C'était hier. Dans un collège ZEP de Lille. On nous y avait invité à écouter ce que les ados avaient compris de la Wool War One qu'ils avaient étudiée pour l'épreuve d'Histoire des Arts.

On nous invite, on y va. Avec beaucoup de curiosité. Qu'est-ce que les enfants de 13 ans de 2015 ont à dire? Le sujet, ils ne l'ont pas choisi, la guerre 14 est loin loin d'eux, l'art, on ne sait pas ce qu'ils en connaissent, le tricot, on présume qu'ils s'en fichent.



Quand on est entré dans la salle, ils se sont tous levés. Tous le sourire au lèvres. Bienveillants, accueillants. Aimables.

Deux élèves, deux filles avaient préparé un travail autour de la Wool War One. Elodie la blonde, Leïla la brune. Debout devant le diaporama des soldats de laine, elles ont pris la parole, agrippées à leur feuille couverte de petits mots serrés à l'encre bleue. A tour de rôle, elles ont parlé de ce qu'elles avaient compris de  cette affaire de guerre en laine. Elles étaient intimidées, gênées, mais elles ont assuré, maîtrisé la voix qui tremble un peu.

Les autres écoutaient. Pas un bruit. Pas un élève à qui il a fallu remonter les bretelles, pas un chut, pas un froncement de sourcils. Juste ils écoutaient leurs copines qui parlaient.

Elles ont dit guerre, soldats, monde, humains, mort, fil, lien, fragilité, homme, femmes, mémoire, commémoration, hommage, elles ont parlé des 500 tricoteurs, elles ont parlé des paquets qui se sont baladés dans le monde entier, elles ont dit que c'était beaucoup de travail, que tout seul, c'était pas possible.

Elles ont parlé longtemps. Les autres écoutaient toujours. Elles ont dit "ben moi j'ai un avis" et leur avis, elles l'ont donné. Et il était pertinent cet avis. Sacrément pertinent.

Après, c'était le temps des échanges pas préparés, spontanés. Celui où souvent il ne se passe rien, où un silence pesant et interminable s'installe. Sauf que pas là. Au collège Verlaine, quand on invite les gens, c'est pas pour des prunes. Faut pas gâcher. Ils ont des questions, plein, et ils ont bien l'intention d'avoir les réponses.

Pourquoi ils n'ont pas d'yeux? Il y avait beaucoup de laine? On peut dire que la vie ne tient qu'à un fil?

On a parlé de la place des femmes, on a parlé de la laine qui réchauffe, on a parlé du lien, on a parlé de la mémoire qu'eux et nous adultes partageons, on a parlé des soldats qui venaient du monde entier, comme nos pères, grand-pères, arrière-grand-pères à nous tous dans cette salle. On a parlé de la mère de Wilfred Owen On a parlé  du droit qu'on a de raconter des choses, tous, tout le temps, comme on veut. On a parlé de la légitimité ( cette chose où les gens te reconnaissent le droit de), on a parlé des gens anonymes et légitimes qui ont contribué à faire que cette histoire a pu être racontée.

On s'est tous emballés, on a parlé de l'art qui était à tout le monde, que raconter, avoir un avis, aimer, détester, comprendre, pas comprendre, il ne fallait pas demander l'autorisation. Qu'à force de farfouiller dans toutes les formes d'art, on trouverait bien, chacun, celle qui réussit à nous toucher. Sans demander la permission.

On a parlé de ce qui nous reliait les uns aux autres. Qu'on avait des choses en commun, cette chose qu'on appelle mémoire collective, où il y a tout un fatras de choses et de gens, Ribery, Einstein, la Joconde, la guerre, la première, la deuxième, Psy et le Gangnam Style, Didier Deschamps... Une espèce d'immense espace où on partageait des tas de choses  et où chacun a à apprendre aux autres parce qu'il a plein les poches des trucs à faire découvrir aux autres.


Ha ben oui. Ca a été le bazar. Ils avaient plein de choses à dire et on n'avait qu'une heure. Ils l'ont blindée l'heure, en ont pas perdu une miette. On leur a donnée, l'heure, ils l'ont prise. Donner c'est donner, reprendre c'est voler.

Trois grands grands gamins ont montré ce qu'eux avaient fait, avec du fil, un masque entre masque africain et totem métal, cousu et brodé à grands points de fil fin, un pantin articulé de tissu, plastique carton, un message secret enfermé dans une toile de fil. Abdel qui timidement avoue que l'idée lui est venue d'Ovide.


Ovide et Ribery. La guerre et le lien. La mémoire collective.

On a pas parlé de la barbarie. On a pas parlé du vivre ensemble. On a pas parlé de la beauté et de l'art.

On a pas parlé de liberté égalité fraternité.

Et on a parlé que de ça.











jeudi 5 novembre 2015

WWO au WTM



WWO au WTM 



Bon. 

La WWO est allée au WTM à Londres. 

On se demandait un peu ce que ça allait donner, cette affaire. 

Raconter la guerre en laine dans un des plus gigantesques salons de tourisme du monde, est-ce que ça allait fonctionner? 

Dans l'écrin magique du Musée de La Piscine à Roubaix, le long des colonnades pleines d'Histoire du Grand Palais à Paris, on le savait qu'on allait pouvoir. La lumière, les murs, tout était exactement comme il fallait pour raconter une histoire. C'est pour ça que les gens vont dans les musées, dans les monuments prestigieux, pour qu'on leur raconte des histoires, en marbre, au pastel, en terre, en photo, et pourquoi pas en laine. Parfois ils aiment, d'autres fois non, mais c'est pour ça qu'ils sont venus, pour écouter des histoires. 



Le WTM, c'est autre chose. Un hall immense, bruyant, effervescent, une lumière crue, des stands et des stands qui se télescopent, des gens partout, en costume, en tailleur, des gens qui marchent vite, des dossiers sous le bras. 



Ils ne sont pas venus pour entendre des histoires les gens au WTM. Ils sont venus pour le business, les affaires. Pour tout voir, il faut qu'ils courent, pas une minute à perdre. 




C'est là qu'on a posé la Wool War de dimanche à jeudi. Entre les danseuses de Copacabana et les chaînes hôtelières. 

C'était pas gagné. 

Et c'est pour ça qu'on a dit oui. Parce que c'était pas gagné. 

Quand la Mission du Centenaire et Atout France nous ont soufflé l'idée du WTM, on s'est dit chiche. Chiche qu'on essaie. Juste pour voir si on va pouvoir raconter une histoire à des gens qui n'ont pas le temps, dans un endroit pas fait pour ça. 

Donc on a posé l'armée de laine sous une immense arche et on a regardé ce qui se passait. 

Dans l'allée principale, les gens en costume,en tailleur et en badge passaient très vite, à balayer du regard les bannières des stands, jusqu'à ce que leurs yeux se posent sur la longue file accablée. Temps d'arrêt. Tête penchée d'un côté, puis de l'autre, puis re de l'autre. C'est quoi ça? 

Le premier pas dans l'allée hésitant, à soupeser si dans ce marathon du business, on va pouvoir perdre des minutes à juste essayer de comprendre ce que c'est que cette chose. 

Et là, ils ont fait exactement comme à la Piscine, comme au Grand Palais. Ils se sont penchés, ils se sont mis à genoux, ils ont remonté la file, à regarder les détails, se sont relevés pour regarder de loin, puis re de près, ont posé leurs dossiers pour prendre  des photos, ont cherché du regard des explications, ont lu les bannières qui parlaient des 500 tricoteurs. ils ont posé les mêmes questions qu'à La Piscine, qu'au Grand Palais, ils ont raconté les mêmes histoires d'arrière-grand-pères, les Anglais ont cherché les Anglais, les Ecossais les Ecossais, les Sénégalais les Sénégalais, les Australiens les Australiens. Comme à Lorette, chacun cherche les siens. 

Ils sont restés longtemps, puis ils sont repartis vers Copacabana et les Resorts, mais n'empêche. Là où il ne fallait pas, alors qu'ils n'étaient pas venus pour ça, on leur a  raconté une histoire qu'ils ont écoutée. Sûrement parce que c'était un peu leur histoire à eux aussi. 

On se demandait si le sens et l'émotion allaient résister à un environnement différent, et puis oui. 

On peut raconter des histoires partout, du moment qu'il y a des gens à qui les raconter. 

Ca nous plaît bien cette idée-là.