samedi 21 novembre 2015

On a pas parlé de liberté, égalité fraternité et on a parlé que de ça








Bon.

Laissez tomber, les gens, il y a des choses que la laine ne peut pas transfigurer. Pas moyen. Et pour les mots, les plus belles choses, les plus fortes, les plus terribles ont été dites. On ne rajoutera rien.

Dans tout ce bazar, il y a eu une espèce de percée, minuscule, insgnifiante.

C'était hier. Dans un collège ZEP de Lille. On nous y avait invité à écouter ce que les ados avaient compris de la Wool War One qu'ils avaient étudiée pour l'épreuve d'Histoire des Arts.

On nous invite, on y va. Avec beaucoup de curiosité. Qu'est-ce que les enfants de 13 ans de 2015 ont à dire? Le sujet, ils ne l'ont pas choisi, la guerre 14 est loin loin d'eux, l'art, on ne sait pas ce qu'ils en connaissent, le tricot, on présume qu'ils s'en fichent.



Quand on est entré dans la salle, ils se sont tous levés. Tous le sourire au lèvres. Bienveillants, accueillants. Aimables.

Deux élèves, deux filles avaient préparé un travail autour de la Wool War One. Elodie la blonde, Leïla la brune. Debout devant le diaporama des soldats de laine, elles ont pris la parole, agrippées à leur feuille couverte de petits mots serrés à l'encre bleue. A tour de rôle, elles ont parlé de ce qu'elles avaient compris de  cette affaire de guerre en laine. Elles étaient intimidées, gênées, mais elles ont assuré, maîtrisé la voix qui tremble un peu.

Les autres écoutaient. Pas un bruit. Pas un élève à qui il a fallu remonter les bretelles, pas un chut, pas un froncement de sourcils. Juste ils écoutaient leurs copines qui parlaient.

Elles ont dit guerre, soldats, monde, humains, mort, fil, lien, fragilité, homme, femmes, mémoire, commémoration, hommage, elles ont parlé des 500 tricoteurs, elles ont parlé des paquets qui se sont baladés dans le monde entier, elles ont dit que c'était beaucoup de travail, que tout seul, c'était pas possible.

Elles ont parlé longtemps. Les autres écoutaient toujours. Elles ont dit "ben moi j'ai un avis" et leur avis, elles l'ont donné. Et il était pertinent cet avis. Sacrément pertinent.

Après, c'était le temps des échanges pas préparés, spontanés. Celui où souvent il ne se passe rien, où un silence pesant et interminable s'installe. Sauf que pas là. Au collège Verlaine, quand on invite les gens, c'est pas pour des prunes. Faut pas gâcher. Ils ont des questions, plein, et ils ont bien l'intention d'avoir les réponses.

Pourquoi ils n'ont pas d'yeux? Il y avait beaucoup de laine? On peut dire que la vie ne tient qu'à un fil?

On a parlé de la place des femmes, on a parlé de la laine qui réchauffe, on a parlé du lien, on a parlé de la mémoire qu'eux et nous adultes partageons, on a parlé des soldats qui venaient du monde entier, comme nos pères, grand-pères, arrière-grand-pères à nous tous dans cette salle. On a parlé de la mère de Wilfred Owen On a parlé  du droit qu'on a de raconter des choses, tous, tout le temps, comme on veut. On a parlé de la légitimité ( cette chose où les gens te reconnaissent le droit de), on a parlé des gens anonymes et légitimes qui ont contribué à faire que cette histoire a pu être racontée.

On s'est tous emballés, on a parlé de l'art qui était à tout le monde, que raconter, avoir un avis, aimer, détester, comprendre, pas comprendre, il ne fallait pas demander l'autorisation. Qu'à force de farfouiller dans toutes les formes d'art, on trouverait bien, chacun, celle qui réussit à nous toucher. Sans demander la permission.

On a parlé de ce qui nous reliait les uns aux autres. Qu'on avait des choses en commun, cette chose qu'on appelle mémoire collective, où il y a tout un fatras de choses et de gens, Ribery, Einstein, la Joconde, la guerre, la première, la deuxième, Psy et le Gangnam Style, Didier Deschamps... Une espèce d'immense espace où on partageait des tas de choses  et où chacun a à apprendre aux autres parce qu'il a plein les poches des trucs à faire découvrir aux autres.


Ha ben oui. Ca a été le bazar. Ils avaient plein de choses à dire et on n'avait qu'une heure. Ils l'ont blindée l'heure, en ont pas perdu une miette. On leur a donnée, l'heure, ils l'ont prise. Donner c'est donner, reprendre c'est voler.

Trois grands grands gamins ont montré ce qu'eux avaient fait, avec du fil, un masque entre masque africain et totem métal, cousu et brodé à grands points de fil fin, un pantin articulé de tissu, plastique carton, un message secret enfermé dans une toile de fil. Abdel qui timidement avoue que l'idée lui est venue d'Ovide.


Ovide et Ribery. La guerre et le lien. La mémoire collective.

On a pas parlé de la barbarie. On a pas parlé du vivre ensemble. On a pas parlé de la beauté et de l'art.

On a pas parlé de liberté égalité fraternité.

Et on a parlé que de ça.











35 commentaires:

  1. Il n'y a pas d'âge finalement pour tout comprendre....Bravo les jeunes...

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  2. Mais ce don unique à chaque article que tu as de me faire pleurer... C'est assez dingue. Merci de nous avoir fait partager ce moment de partage.

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    1. je me sens moins seule avec mes larmes... merci délit mail de mettre en pratique ce que vous sentez si bien dans votre coeur

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  3. Encore un superbe écrit et un superbe partage! Merci délit maille! Pour eux, pour nous, pour le monde en fait. ; )

    bisous

    casa

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  4. sans doute un instant formidable ! Votre façon de le regretter fait vraiment regretter de de ne pas avoir été une petite souris pour écouter

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  5. Je n'aurai qu'un mot : FORMIDABLE!!!
    Pour toi, pour les élèves, pour l'enseignant(e)...et un peu pour nous aussi, les 500 tricoteur/tricoteuses, on est drôlement content(e)s de voir tout ce qui se passe :)

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  6. Merci pour cet émouvant hommage aux élèves du collège Verlaine. Leur bienveillance n'aurait pas été possible sans votre générosité et votre passion. Ça fait du bien, ce genre d'échanges; ça donne tellement de sens au métier d'enseignant !
    Marie-Juliette

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  7. Michèle de Limoges21 novembre 2015 à 12:28

    Merci Delit Maille.

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  8. Bravo les jeunes et merci Déli Maille pouf ce temps partagé avec eux et avec nous

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  9. Quel texte juste.
    Que de ça...
    Merci

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  10. Ce matin, l'œil embrumé, j'ai écrit merci....ce soir, l'œil fatigué je ne trouve pas mon mot....ça sera donc un commentaire plus long que prévu....mais merci....

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  11. Délit, quand je te lis, j'ai des larmes dans les yeux, et de l'espérance dans le coeur. Pour cette humanité.
    Merci.

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  12. tu as fait un travail formidable avec ces jeunes... Bravo !

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  13. ...que c'est le précieux du quotidien...

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  14. çà fait du bien de lire ce post ... On se dit que c'est eux qui feront l'avenir ... alors on y croit ...

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  15. tout simplement merci, ça vous prend aux trippes, c est poignant mais ô combien c 'est beau.....
    namaste

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  16. Merci pour le partage de cette belle heure :)
    Douce journée

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  17. Merci, ça fait tellement de bien à lire.

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  18. Merci pour ce partage, les larmes aux yeux en vous lisant mais l'espoir...nos jeunes sont bien si on leur donne la place qu'ils méritent.

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  19. Il est beau ce texte, il fait du bien, et encore plus par cette rencontre avec ces jeunes. Merci

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  20. Cette magnifique aventure n'est pas prête de se terminer. Il est bon de savoir qu'elle permet l'échange intergénérationnel et qu'à sa façon tisse des liens indestructibles.
    Bravo à tous et merci pour ce beau message d'espoir
    Brigitte

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  21. Que du bonheur... j'en pleure mais de joie. Restons soudés et merci pour tout !
    Doux dimanche
    Bertille

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  22. C'est fabuleux ! Merci pour ce partage d'émotions, pour cette belle rencontre si positive ! Merci de nous donner de l'espoir. Et merci pour les belles phrases que tu as si bien su tricoter ...

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  23. Ils ne l'ont pas gâchée, cette heure ! Bravo aux élèves de Verlaine qui ont tout compris.
    Merci à toi de nous offrir le récit de cette heure.

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  24. Waouh, bravo Délit, bravo les jeunes !
    Merci d'avoir partagé cet exposé et l'échange qui a suivi.

    Et bonne continuation de l'aventure.

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