jeudi 5 février 2015

Démêle tout ça (Part One)




DELIT MAILLE 

Démêle tout ça
Part One 




Bon.

Alors. On en est où?

Il y  a un an, on avait décidé de faire une pause dans le tricotage du monde, de la petite comédie humaine qui se joue en bas, avec ses portes qui claquent, ses gens profondément choqués, ses clapotis politiques et tout et tout. On avait besoin d'air, envie d'autre chose. On avait bien rigolé (et on rigole encore en regardant en arrière) mais on avait envie d'autre chose.

Alors du coup, on s'est dit que ce qu'on n'avait qu'à faire, c'est un truc infaisable, le truc où tu es sûr de te casser la margoulette, histoire d'en finir une bonne fois pour toute avec cette histoire de tricotage, mais avec panache.

On a décidé qu'on tricoterait un truc pas drôle du tout. On a fait le pari que peut-être on pouvait essayer de voir s'il y avait moyen de transfigurer l'horreur en une chose poétique et humaine, avec les seules choses  à notre disposition, la laine et deux bouts de métal et avec aussi des gens.

On l'a fait. A 500, on a passé des milliers d'heures à raconter cinq ans - un minuscule bout d'Histoire-  en se demandant ce qu'il pourrait bien ressortir de tout ça.

A lire toutes ces histoires tristes de boue et de rats, on a peu à peu ressenti monter la pression. C'était un pari au départ, un jeu, un défi (est-ce que c'est possible de fédérer des gens autour d'une chose inutile?), c'est devenu une nécessité impérieuse. on n'avait pas le droit de se louper. De toutes ces mailles, il ne fallait pas qu'il ressorte un truc mignon, joli, croquignolet. Il fallait que ce soit bien plus que du tricot, que de la laine. Il fallait réussir à raconter quelque chose qui raconte neuf millions de vies.

Pendant un an, on a écouté l'Adagio de Barber, en se disant que ce qu'on voulait à la fin, c'est quelque chose qui raconte en laine ce que Barber a raconté en notes.

Pas moins.

Et on l'a fait.

Avec acharnement, à 500, on a passé dix mille heures à insuffler de force tout ce qu'on a trouvé d'humanité,  de poésie dans trois brins de laine.

En dépit de tout.

Avec rage quand la planche sur laquelle on avançait tout de guingois était en permanence savonnée. Comme une révolte des gueux.

Avec détermination. Raconter juste. Pas trop. Pas pas assez. Juste.

Quand il y a tout juste un an, notre père s'est fait la belle, on a su qu'on irait jusqu'au bout de ce truc de fous. Que ce n'était pas des savonnettes ou la fatigue, ou trop de tristesse qui nous arrêteraient. Parce que ce qu'on racontait, c'était une histoire de liens, de pères, de fils, de générations. Que c'était important d'aller au bout du bout.

Ce qu'il en reste maintenant, c'est une petite armée de fantômes de laine qui avance sur la coursive qui surplombe le bassin de La Piscine à Roubaix. Une armée minuscule et dérisoire, des soldats de laine qui avancent accablés, avec dans leurs sacs riquiqui des tonnes de choses indicibles.

Mardi, on y est encore retourné. Pour regarder les gens qui regardaient. Pour voir si on avait réussi à raconter.

On dirait bien qu'on a réussi à raconter.

On croyait du coup que l'histoire était terminée.

En fait on dirait que non.

Parce qu'au bord du bassin, à côté de l'armée accablée, il y a eu des gens qui ont eu envie que cette histoire, on la raconte à d'autres, hors des murs du Musée, après, plus tard, et qu'on raconte aussi les 500 gens pas en laine embarqués dans cette chose.

 Nous, ça nous va. Raconter, on n'aime que ça.

On verra.








(Part Two à suivre)






10 commentaires:

  1. Michèle de Limoges5 février 2015 à 11:40

    Oui merci.

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  2. Tu racontes si bien... Et après tout ce temps, on reste émue...

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  3. On espère que les gens qui n'ont pas envie que cela s'arrête trouveront "la " solution...On veut que tu nous racontes encore, tu racontes si bien.

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  4. Dans une semaine j'y serai... Hâte !!

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  5. Une des nombreuses Agnès de ce défi fou5 février 2015 à 19:29

    Toute émue... encore! Merci Mme Délit

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  6. Oui, c'est si bien raconté (et tricoté!); merci!

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  7. J'y suis allée la semaine dernière, c'était fabuleux. Et j'étais super heureuse d'avoir modestement participé avec quelques vareuses. Merci.

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  8. Dans 15 jours, on sera devant cette minuscule armée, immense preuve d'amour et rien que d'y penser, on a déjà la boule dans la gorge et les yeux qui picotent ; alors ... ne pas oublier de mettre les mouchoirs dans la valise

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  9. merci maréchale Délit, merci encore :-) !
    je rêve aussi que la Wool War One puisse tourner, aller partout :-)
    Agnès (Bataillon "casques")

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