vendredi 12 décembre 2014

Note de bas de rang

Wool War One 

Note de bas de rang 

Rudyard Kipling 







Bon. Pourquoi Rudyard Kipling, on nous a demandé plein de fois. 

Alors...

Rudyard Kipling, au début de la guerre, c'est déjà un auteur connu reconnu, admiré, respecté. Un Prix Nobel de littérature en 1907, le Livre de la Jungle, des nouvelles, des poèmes. Une référence. Quelqu'un qu'on écoute. 

Au début de la guerre, il fait partie du Bureau de la Propagande de Guerre où il se donne du mal pour inciter les jeunes Anglais à partir en guerre. Engagez-vous, rengagez-vous, il leur dit. Il croit dur comme fer à ça, la patrie, le sacrifice, l'engagement viril,  tu seras un homme ... Il ne ménage pas sa peine pour qu'ils partent par milliers, les jeunes Anglais, défendre la cause qu'il croit être la plus juste, la seule défendable. 

Et puis voilà que John, son fils unique (qu'il appelle Jack), le centre de sa vie, celui pour qui il a écrit If, ce John-là est réformé deux fois pour myopie. 

Ca, chez les Kipling, ce n'est pas possible. Pas pensable. Quand on est anglais, quand on est un homme, quand on est Kipling, en 1914, on s'engage, on se rengage. 

John a dix-huit ans. Il aime les boîtes de nuit, les parties de campagne dans le Sussex, il aime les voitures, les motos. Il n'aime pas trop trop lire, mais  écouter les histoires que son écrivain de père lui raconte, ça oui, il aime Jack. Il aime les mondanités, le cricket, les choses pas très importantes. 

Heureusement que Rudyard est une personnalité, qu'il a des relations. En intervenant auprès de Lord Roberts, le commandant en chef de l'Armée Britannique, colonel des Irish Guards,  il réussit à faire enrôler John. 

 Rudyard est rassuré, son fils sera un homme. 

Et c'est comme ça que six semaines après ses dix-huit ans, John est mort à Loos en Gohelle. La dernière fois qu'il a été vu, c'était au deuxième jour de l'attaque et John-Jack qui aimait le cricket et les mondanités  hurlait à l'agonie. Un obus lui avait explosé le visage. 

Toutes les certitudes de Rudyard Kipling ont explosé le même jour. Jusqu'à sa mort en 1936, il a cherché partout à Loos les traces de son fils. Sa montre, sa plaque, les témoignages de ceux qui auraient pu le voir, n'importe quoi qui pourrait lui donner des nouvelles de son John-Jack. Il n'a jamais trouvé. 

Have you news of my boy Jack ? When d'you think that he'll come back? Has anyone else had word of him? 

Jusqu'en 1936,il a traîné ses tonnes de culpabilité et de responsabilité en Artois, au milieu de la plaine où étaient morts Jack et tous ces hommes qui l'avaient écouté. Engagez-vous, rengagez-vous, il leur avait dit, et ils l'avaient écouté. 

Voilà. 

C'est pour ça Kipling. 





35 commentaires:

  1. C'est terrible:( On comprend sa culpabilité et son désespoir...
    Je ne savais pas tout ça, merci!

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  2. La phrase me plaisait déjà....mais dans le contexte...elle me fait frémir....
    Merci.....

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    1. Idem

      Je ne connaissais pas cette histoire sur Kipling, ça me fait froid dans le dos... :(

      Missy Miss

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  3. Michèle de Limoges12 décembre 2014 à 12:00

    Tu m'apprends l'histoire de John-Jack, quelle culpabilité il a du avoir, quelle vie.

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  4. Je pensais juste que c'était une belle phrase d'écrivain !
    Merci d’avoir fait l'article sur ton blog, sur FB, je ne lis pas tout , j'ai trop de retard !!

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  5. Très belle explication de texte... Merci.
    Rien à voir mais Bravo pour le portique de sécurité (la rançon de la gloire, quoi).

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  6. Mais pourquoi un accent circonflexe sur "Dites", c'est incorrect. Dommage...

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  7. Je ne connaissais pas cette histoire, et racontée comme ça, elle me tire les larmes...
    Et c'est moi ou ça résonne (raisonne? Si seulement...) dans l'actualité cette histoire de guerre, qui serait une belle et bonne chose jusqu'à ce qu'on l'approche d'assez près...
    Merci.
    Marinambule

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  8. (Mais pourquoi cette leçon de grammaire publique et anonyme? C'est incorrect, dommage....)
    Marinambule

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    1. +1. Mais quelle incorrection !

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  9. Terrible...
    Tu racontes bien les histoires aussi...
    La phrase prend tout son sens à présent, et elle est parfaite pour ton expo.

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  10. Je connaissais l'histoire, et "If" me trotte dans la tête depuis.
    La belle interprétation de Lavilliers :
    http://www.wat.tv/audio/rudyard-kipling-bernard-lavilliers-wjak_2fgqp_.html
    J'ai lu ici que la traduction était signée Eluard, ailleurs qu'elle était d'André Maurois…

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    1. merci Doremi de nous avoir fait connaitre cette belle interprétation de Lavilliers, que j'adore. Moi aussi je connaissais l'histoire , mais je ne savais pas qu'elle s'était passée si prés de chez nous.... cruel destin...
      Dany B.B

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  11. Il me semble que c'est aussi parce qu'en Angleterre, il n'y avait pas de conscription. Tout dépendait de l'armée de carrière, pas très nombreuse, et des engagés volontaires. D'où les nombreux appels à rejoindre l'armée et les affiches genre ''Your country needs you.' Cela rend Kipling très humain, tout cela.

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  12. J'ai frissonné à te lire, moi aussi... Je ne connaissais pas l'histoire de cette phrase, et te remercie vivement de nous l'avoir si bien contée, avec tant de pudeur...

    Merci.

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  13. je ne connaissais pas l'histoire. Et maintenant je ne peux pas arrêter mes larmes.

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  14. Quelle connerie la guerre... cette histoire est d'une tristesse infinie Merci Anna pour tes mots toujours justes et tes choix
    Caroline

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  15. Merci de nous avoir instruits sur cette terrible histoire ! Absurdité est le mot qui qualifie le mieux la guerre ....

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  16. Superbe billet émouvant et plein d'humanité , merci encore Anna de nous avoir fait participer à cette aventure .......

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  17. Merci pour tousavoir tes renseignements. J'adore !!!��

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  18. Derrière ces mots se cachait une histoire poignante.
    L'engagement pour une bonne cause est louable, mais à la lueur de ces événements, toute cette bonne volonté est souvent exploitée voire détournée.
    Délit Maille et son armée de laine représente l'exception de ces enthousiasmes solidaires.

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  19. frissons et chair de poule ....
    Madame Délit Maille qui tricote à merveille, qui met en scène ses photos comme personne et qui écrit à fleur de peau ... MERCI!!
    Catherine Ortholala

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  20. Tellement émouvant et certainement terrible à vivre...
    Denise

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  21. Que de frissons à écouter ce poème resitué dans son contexte grâce à vous !

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  22. Pourquoi, à lire cette terrible histoire, me reviennent dans les oreilles les paroles des "vieux" que j'entendais, enfant : "c'est une bonne guerre qu'il leur faudrait" ?
    Les hommes n'apprennent pas vite...

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  23. Quand les pères cesseront-ils de mentir? On voit bien, partout, que ça continue! que la violence, la compétition, la "gagne" sont des valeurs 1ères. Souvent aussi relayées par les femmes, d'ailleurs! Ensuite, hommes et femmes pleurent et s'indignent et dénoncent, on panse les plaies, et on recommence...

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  24. Le poil qui se hérisse en te lisant, le coeur au bord des lèvres...Et nous, héritiers de tout ça et qui en ignorons quasiment tout ...Merci. Du vraiment BEAU TRAVAIL, Anna, merci à vous toutes, les tricoteuses de l'ombre.

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  25. Merci pour l'explication, pour l'exposition (que j'espère aller voir dans quelques temps), et pour cette aventure à laquelle j'ai aimé participé !

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  26. J'ai essayé de lire ton texte à Mr Lulu, à voix haute...pas pu finir, ma voix s'étrangle et mon visage se noie.
    On a un fils de 18 ans, on lui a lu If lors de son baptême républicain il y a longtemps, parce qu'on défend ces valeurs, parce qu'on croit à la force de l'engagement et à la responsabilité individuelle pour le bien commun...Mais jusqu'à quel point?
    Pourvu qu'on n'ait jamais à se poser la question.....

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  27. Je rentre de Roubaix. J'étais à La Piscine. Et j'ai passé une bonne heure à quatre pattes par terre, à côté d'une colonne de soldats. Epoustouflée. Emue. Il y avait une petite fille à côté de moi, qui en dessinait un. C'était beau. Ça valait plus que largement les 5 heures de route qu'on a roulé aujourd'hui. MERCI
    On en a profité pour aller voir Camille Claudel, quand même ;o)

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  28. J'aurais pu écrire le texto de Melilotus, j'y étais aussi et dans la même position et dan sl a même émotion., la gorge serrée, les yeux embués.. On a dû se croiser!
    Une guerre en laine pour que plus jamais... Merci
    Pascale

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  29. voilà,le car des petites belges est rentré de Roubaix. Les yeux plein de brumes ,les doigts engourdis par le froid avec une lune ronde et grosse . Nous pensons à eux,merci. Tine

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